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Swiss Trading SA. La Suisse, le négoce et la malédiction des matières premières

La Suisse compte aujourd’hui parmi les principales plaques tournantes du négoce des matières premières dans le monde. Sur trois litres de pétrole vendus sur le marché libre dans le monde, un au moins l’est depuis la Suisse. Et la proportion se situe autour de un grain de café sur deux, un morceau de sucre sur deux, un kilo de céréales sur trois. Le secteur du trading helvétique a connu une croissance fulgurante. En valeur constante, les recettes nettes des négociants ont été multipliées par cinq entre 1998 et 2010. Désormais, parmi les douze principales entreprises suisses, sept sont des sociétés de trading. Malgré le poids considérable acquis par le secteur – il aurait contribué à hauteur de 3% du PIB helvétique en 2010, soit autant que le secteur des machines – ce dernier reste largement méconnu au-delà du cercle fermé des négociants. Le nouvel ouvrage de référence de la Déclaration de Berne (DB) Swiss Trading SA, comble cette lacune.

Après deux ans de recherches, la DB a pu lever, non sans difficultés, un coin du voile recouvrant ce secteur. Non cotées en Bourse, ces sociétés n’ont aucune obligation de donner des informations sur leurs affaires et ce n’est parfois qu’avec l’aide du registre du commerce des Pays-Bas, où de nombreuses sociétés disposent d’une holding pour des raisons fiscales, que des renseignements sur leur structure et leurs résultats financiers ont pu être glanés.

L’ouvrage jette une nouvelle lumière sur le domaine du négoce helvétique. Longtemps situé à Zoug, son principal pôle se trouve désormais au bout du lac Léman. L’accession de Genève aux premiers rangs des places de négoce internationales est essentiellement due à l’arrivée, à la fin des années 1990, de firmes spécialisées dans la commercialisation de pétrole en provenance des pays de l’Est. Aux côtés du pionnier Vitol, des sociétés comme Litasco, Mercuria ou Gunvor dominent aujourd’hui le très lucratif négoce de pétrole au niveau mondial et commercialiseraient pas moins de 75% du brut russe et 50% du pétrole kazakh. Enfin, les principaux négociants de matières premières agricoles au monde tels Bunge, Cargill ou Louis Dreyfus ont également pignon sur rue à Genève.

Lorsque l’on y regarde de plus près, on comprend mieux pourquoi la branche cultive un certain mutisme. Jouissant de la complaisance juridique et fiscale des autorités politiques helvétiques – peu imposées, ces sociétés ne sont pas non plus pas soumises à la Loi sur le blanchiment d’argent malgré les sommes astronomiques engagées dans des pays aux régimes notoirement corrompus – les négociants helvétiques n’hésitent pas à entreprendre des opérations en dehors de toutes considérations éthiques, voire légales, pour parvenir à leurs fins. A ce titre, l’enquête en Zambie publiée dans le livre montre bien comment une filiale du géant zougois Glencore vend à ce dernier à bas prix le cuivre qu’elle extrait afin de ne pas déclarer de bénéfices et ainsi ne pas payer d’impôts, grevant ce pays de ressources essentielles à son développement.

Car c’est bien là que le bât blesse : derrière les bureaux discrets des traders se cachent les perdants de ce business opaque. Des populations, vivant aux abords de richesses naturelles, pour qui, à l’opposé des négociants, celles-ci ne constituent pas une opportunité mais une malédiction. Tout en dénonçant ces travers, Swiss Trading SA esquisse les principaux changements auxquels le monde politique et économique doit souscrire, afin que le négoce des matières premières ne devienne pas le prochain scandale helvétique.